Micro-agressions racistes en pratique clinique : mieux les comprendre pour questionner nos pratiques

Les interactions en contexte de soin ne sont jamais neutres.

Elles sont traversées par nos représentations, nos expériences, mais aussi par des dynamiques sociales plus larges, dont le racisme.

Dans ce cadre, il est essentiel de s’intéresser aux micro-agressions racistes et à leurs implications en pratique clinique.


Que sont les micro-agressions raciales ?

D’après Sue et al., les micro-agressions raciales correspondent à :

des insultes verbales, comportementales ou environnementales, quotidiennes, brèves et courantes, intentionnelles ou non, qui communiquent des messages hostiles, négatifs ou dévalorisants envers les personnes racisées.

Ces micro-agressions sont souvent :

  • implicites
  • banalisées
  • et parfois invisibles pour ceux qui les produisent

👉 Pourtant, leurs effets sont bien réels pour les personnes qui les subissent.


Des mécanismes souvent inconscients

Les auteurs soulignent que les personnes à l’origine de micro-agressions ignorent fréquemment leur impact.

Ces comportements s’inscrivent dans un système plus large, notamment celui du racisme aversif, étudié en psychologie sociale.

👉 Cela implique que ces mécanismes peuvent aussi être présents… chez les professionnel·les de santé.


Trois formes de micro-agressions

Les micro-agressions peuvent prendre différentes formes :

  • Micro-agressions (formes explicites)
  • Micro-insultes (messages dévalorisants implicites)
  • Micro-invalidations (négation ou minimisation de l’expérience vécue)

Une grille de lecture en 9 catégories

La littérature propose une classification en plusieurs catégories.

L’objectif n’est pas de “classer” les situations, mais de :
👉 mieux repérer ces mécanismes
👉 interroger nos pratiques
👉 prendre conscience de nos biais, notamment implicites


Exemples de micro-agressions en contexte clinique

Voici quelques situations issues de cette classification.


1. “Vous n’êtes pas d’ici” : l’étranger dans son propre pays

👉 Supposer qu’une personne racisée vient d’un autre pays

Exemples :

  • Refuser un·e thérapeute racisé·e en supposant qu’il/elle “ne comprendra pas”
  • Orienter une personne née en France vers un professionnel “de sa langue/culture supposée”

Message implicite :
👉 “Vous n’êtes pas vraiment d’ici.”


2. Attribution d’intelligence selon la race

👉 Associer des capacités intellectuelles à l’origine ethnique

Exemples :

  • Être surpris qu’un étudiant asiatique rencontre des difficultés
  • Questionner davantage les capacités d’un étudiant noir ou latino

Message implicite :
👉 “Ton intelligence dépend de ton origine.”


3. Être “aveugle aux couleurs”

👉 Nier l’impact de la race dans l’expérience vécue

Exemples :

  • Dire “je ne vois pas votre couleur”
  • Minimiser un vécu de discrimination

Message implicite :
👉 “Ton expérience du racisme n’est pas valide.”


4. Association à la criminalité

👉 Associer une personne racisée à des comportements déviants

Exemples :

  • Mettre en doute un témoignage
  • Insister sur des questions de consommation de substances sans justification clinique

Message implicite :
👉 “Tu es potentiellement dangereux·se ou déviant·e.”


5. Déni du racisme

👉 Minimiser ou nier l’existence du racisme

Exemples :

  • Dire que “la race n’a pas d’impact”
  • Comparer des discriminations différentes de manière inappropriée

Message implicite :
👉 “Ton vécu n’est pas légitime.”


6. Mythe de la méritocratie

👉 Considérer que la réussite dépend uniquement des efforts individuels

Exemples :

  • Encourager à “travailler plus” sans prendre en compte les inégalités
  • Blâmer implicitement la personne en cas d’échec

Message implicite :
👉 “Si tu échoues, c’est de ta faute.”


7. Pathologiser des différences culturelles

👉 Interpréter des comportements ou styles de communication à travers une norme culturelle dominante

Exemples :

  • Interpréter une expressivité émotionnelle comme un trouble
  • Diagnostiquer à tort une anxiété sociale en raison d’un contact visuel limité

Message implicite :
👉 “La norme, c’est la culture dominante.”


8. Traitement différentiel / citoyen de seconde zone

👉 Offrir des soins ou des opportunités différentes selon l’origine

Exemples :

  • Proposer moins d’options thérapeutiques
  • Filtrer l’accès aux soins
  • Accueillir différemment les patients

Message implicite :
👉 “Certaines personnes ont plus de valeur que d’autres.”


9. Micro-agressions environnementales

👉 Messages transmis par l’environnement lui-même

Exemples :

  • Absence de diversité dans les supports visuels
  • Représentation uniquement de personnes blanches
  • Manque de diversité parmi les professionnels

Message implicite :
👉 “Vous n’êtes pas à votre place ici.”


Pourquoi c’est important en orthophonie ?

Ces situations ne sont pas spécifiques à un domaine.

Elles peuvent apparaître dans :

  • les bilans
  • les échanges avec les familles
  • les choix d’objectifs
  • la relation thérapeutique

👉 Elles peuvent impacter :

  • la confiance
  • l’alliance thérapeutique
  • l’engagement dans le suivi

Se questionner sans culpabiliser

L’objectif n’est pas de pointer du doigt ou de culpabiliser.

Mais plutôt de :

  • prendre conscience
  • développer une posture réflexive
  • ajuster sa pratique

👉 Parce que nous sommes tous traversés par des biais.

Des conséquences concrètes sur les parcours de soin

Les micro-agressions ne sont pas anodines.

Elles peuvent entraîner :

  • un retard de diagnostic
  • un retard ou un abandon du suivi
  • une perte de confiance dans les professionnels
  • une altération de l’alliance thérapeutique
  • une non-prise en compte des besoins réels

👉 À terme, cela peut creuser des inégalités d’accès et de qualité des soins.


S’engager dans une démarche réflexive

Prendre conscience de ces mécanismes demande un véritable travail personnel.

Voici quelques pistes pour amorcer cette réflexion :


Interroger ses propres pratiques

  • Questionner sa communication verbale et non verbale
  • Observer ses réactions, ses interprétations
  • Identifier ses biais, notamment implicites

Se former et s’informer

  • Se documenter sur les micro-agressions racistes
  • Intégrer ces questions dans sa formation continue
  • Accepter que ces sujets soient peu abordés initialement

Écouter les personnes concernées

  • Accueillir les récits d’expérience sans minimiser
  • Reconnaître la validité du vécu
  • Sortir d’une posture défensive

Interroger les dynamiques professionnelles

  • Questionner les pratiques dominantes
  • Réfléchir aux normes implicites
  • Prendre en compte les enjeux systémiques

Assumer une posture de responsabilité

  • Accepter que l’on peut faire mieux
  • Reconnaître ses erreurs
  • S’inscrire dans une démarche d’amélioration continue

Vers une pratique plus inclusive

S’engager dans cette réflexion, c’est :

  • améliorer la qualité de la relation thérapeutique
  • favoriser l’implication des patients et des familles
  • proposer des interventions plus adaptées et respectueuses

👉 Et finalement, être plus en accord avec les valeurs fondamentales du soin.


Conclusion

Les micro-agressions racistes ne relèvent pas seulement de situations extrêmes ou intentionnelles.

Elles s’inscrivent souvent dans des pratiques ordinaires, parfois invisibles, mais aux conséquences bien réelles.

Les reconnaître, c’est déjà commencer à transformer sa pratique.